Aller au contenu

Les quilles en l’air d’Équihen-Plage, ces maisons faites de bateaux retournés

Sur la Côte d’Opale, dans le Pas-de-Calais, un ancien village de pêcheurs possédait autrefois un quartier de maisons vraiment peu ordinaires : leurs toits étaient constitués de véritables coques de bateaux retournées, la quille pointée vers le ciel. Ces étranges habitations étaient appelées les « quilles en l’air » d’Équihen-Plage.

Construites pour abriter des familles de pêcheurs modestes, ces maisons en barques renversées ont presque toutes disparu au cours du XXe siècle. Mais elles ont laissé de précieuses photographies anciennes et inspiré des reconstructions modernes où l’on peut aujourd’hui passer la nuit. Une petite histoire d’architecture populaire, de débrouillardise et de patrimoine maritime, dans un village surnommé la « fille sauvage de la Côte d’Opale ».

Quille en l'air à Équihen-Plage, maison inspirée d'un bateau retourné sur la Côte d'Opale
Une quille en l’air contemporaine à Équihen-Plage, inspirée des anciennes maisons de pêcheurs. Crédit photo Bertrand Hodicq (CC BY-SA 4.0).

À retenir

  • Les quilles en l’air étaient des habitations aménagées sous d’anciennes coques de bateaux retournées à Équihen-Plage, près de Boulogne-sur-Mer.
  • Ce procédé permettait aux familles de pêcheurs modestes de réutiliser des embarcations devenues impropres à la navigation.
  • Le village a compté un quartier d’environ vingt maisons en barques renversées.
  • La plupart des constructions historiques ont disparu, notamment lors des destructions de la Seconde Guerre mondiale.
  • Le camping municipal La Falaise propose aujourd’hui huit hébergements modernes inspirés de ces anciennes maisons.

Pourquoi les pêcheurs d’Équihen vivaient-ils dans des bateaux retournés ?

Avant de devenir une station balnéaire du Pas-de-Calais, Équihen était un village tourné vers la pêche. Ses habitants vivaient au rythme des marées et des départs en mer, sur une portion de littoral où l’activité maritime constituait une ressource essentielle.

Équihen était un port d’échouage. Les bateaux de pêche étaient remontés directement sur la plage, plutôt qu’amarrés à quai. Les embarcations traditionnelles de cette région, notamment les flobarts, étaient adaptées à ces conditions.

Le contact répété avec le rivage et les années de navigation finissaient par user les coques. Lorsqu’un bateau ne pouvait plus reprendre la mer, son bois pouvait encore être utilisé.

Pour les pêcheurs les moins fortunés, l’idée était aussi simple qu’ingénieuse : retourner l’embarcation pour transformer sa coque en toiture.

Les habitants aménageaient ensuite l’espace situé dessous, avec des parois en bois, une porte et parfois des fenêtres. Les coques étaient protégées des intempéries par des traitements, notamment à base de goudron.

Ces modestes logements ne ressemblaient guère aux maisons traditionnelles, mais ils offraient un abri à des familles qui n’avaient pas les moyens de faire construire une habitation ordinaire.

L’Inventaire général du patrimoine culturel des Hauts-de-France a notamment étudié une ancienne quille en l’air aménagée dans la coque d’un bateau de pêche au hareng. Selon le dossier, cette embarcation pouvait accueillir douze hommes d’équipage et avait servi vers 1937 avant d’être transformée en maison.

Ce type de réemploi existait également ailleurs sur le littoral français. À Étretat, en Normandie, des constructions similaires étaient appelées des caloges.

Un quartier entier de maisons construites avec des barques renversées

Les quilles en l’air n’étaient pas quelques cabanes isolées dans le paysage.

À son apogée, Équihen comptait un quartier d’environ vingt habitations réalisées avec des bateaux retournés, regroupées sur les hauteurs du village.

De loin, ces coques goudronnées formaient un ensemble assez surprenant. On pouvait distinguer leurs silhouettes arrondies, les étraves et les quilles dressées vers le ciel, au milieu des autres habitations de pêcheurs.

Malgré leur apparence rudimentaire, il ne s’agissait pas de simples abris temporaires. Des familles y habitaient réellement, avec du mobilier, des objets domestiques et les équipements nécessaires à la vie quotidienne.

Les véritables quilles en l’air sur les cartes postales anciennes

Les cartes postales du début du XXe siècle constituent aujourd’hui des documents précieux pour comprendre l’organisation de ce quartier et l’aménagement des logements.

Certaines montrent plusieurs habitations dans leur environnement, d’autres révèlent la structure des façades ou permettent même d’apercevoir l’intérieur d’une maison.

Ancien quartier des quilles en l'air à Équihen, avec plusieurs maisons de pêcheurs construites sous des bateaux retournés


Le quartier des quilles en l’air à Équihen, avec plusieurs habitations aménagées sous des coques de bateaux retournées. Carte postale ancienne intitulée « Les Habitations à Bon Marché », probablement du début du XXe siècle.

Cette vue d’ensemble montre que les quilles en l’air s’intégraient à un quartier habité, à proximité d’autres constructions. Ces logements insolites faisaient pleinement partie du paysage local.

Ancienne barque de pêche renversée et transformée en maison à Équihen, sur une carte postale historique
Une ancienne barque retournée servant d’habitation à une famille de pêcheurs d’Équihen. Carte postale ancienne E.S. n° 1729, édition Savonard, Boulogne-sur-Mer.

Sur cette deuxième carte, on distingue particulièrement bien la coque renversée et la manière dont elle a été transformée en bâtiment.

Façade d'une maison de pêcheurs sous une coque de bateau retournée à Équihen, avec porte et fenêtres


Une habitation de pêcheur à Équihen, avec une façade, une porte et des fenêtres aménagées sous la coque retournée d’une ancienne barque. Carte postale ancienne, probablement du début du XXe siècle.

Cette photographie illustre une autre particularité des quilles en l’air : les habitants ne se contentaient pas de dormir dans une coque vide. Ils créaient une véritable façade et organisaient l’espace pour y vivre.

Habitants devant une maison faite d'un bateau retourné dans le quartier des quilles en l'air à Équihen
Des habitants devant une ancienne maison en bateau retourné dans le quartier des Quilles-en-l’air à Équihen. Carte postale ancienne E.S. n° 1719, édition Savonard, Boulogne-sur-Mer.

Les personnes photographiées devant ces modestes logements donnent une dimension humaine à ce patrimoine. Derrière l’étrangeté architecturale se cachait le quotidien de familles de pêcheurs, dans un village où la mer déterminait une grande partie de l’existence.

À l’intérieur d’une maison en bateau retourné

La carte postale suivante est sans doute l’une des plus intéressantes de la série, puisqu’elle permet de découvrir l’intérieur d’une véritable quille en l’air.

Intérieur d'une quille en l'air à Équihen avec une femme préparant du poisson dans une habitation sous une barque retournée
À l’intérieur d’une quille en l’air d’Équihen, une femme prépare du poisson dans une ancienne barque retournée servant d’habitation à une famille de pêcheurs. Carte postale ancienne, série P.S. n° 1723.

On y distingue le mobilier, les ustensiles et divers objets du quotidien. L’espace est restreint, mais organisé comme celui d’une petite maison.

Cette image rappelle surtout que les quilles en l’air n’étaient pas conçues comme des curiosités touristiques. Elles répondaient à une nécessité bien réelle : se loger à moindre coût avec les matériaux disponibles.

Les pêcheurs d’Équihen étaient-ils des naufrageurs ?

Avec leurs habitations construites sous des coques retournées, les pêcheurs d’Équihen pourraient presque passer pour les personnages d’une vieille légende maritime.

Sur les côtes françaises circulent depuis longtemps des histoires de naufrageurs, ces habitants qui auraient volontairement attiré les navires sur les rochers à l’aide de faux feux, afin de récupérer leurs cargaisons après le naufrage.

Le folklore maritime a largement entretenu ces récits. Si les pillages d’épaves ont effectivement existé, les histoires d’habitants provoquant volontairement des naufrages sont souvent difficiles à étayer historiquement.

À Équihen, rien ne permet d’affirmer que les pêcheurs se procuraient leurs bateaux en provoquant des naufrages.

Les sources patrimoniales fournissent une explication beaucoup plus simple à l’origine des quilles en l’air : les familles réemployaient des embarcations de pêche usées, qui ne pouvaient plus naviguer.

Pas besoin de naufrageurs pour expliquer ces maisons, même si la légende ajoute une touche de mystère à leur silhouette.

La quille en l’air du peintre Paul Christol

Toutes les quilles en l’air n’ont pas seulement servi de logements à des familles de pêcheurs.

L’une d’entre elles a notamment été occupée par le peintre Paul Christol, qui y avait installé sa résidence estivale, son atelier et même un espace d’exposition.

Selon l’histoire locale rapportée par la commune, l’artiste avait donné à son étonnante habitation le nom de « Sacré-Cœur de Jésus ».

Cette anecdote témoigne de l’attrait que ces maisons singulières pouvaient déjà exercer sur les artistes, bien avant la création des hébergements touristiques actuels.

Pourquoi les anciennes quilles en l’air ont-elles disparu ?

Au fil du XXe siècle, les anciennes maisons en bateaux retournés ont progressivement disparu du paysage d’Équihen.

L’usure du bois, l’évolution des conditions de vie et la transformation du village ont contribué à leur raréfaction. Les destructions subies pendant la Seconde Guerre mondiale ont également porté un coup sévère à ce patrimoine.

La plupart des habitations d’origine n’ont pas survécu.

Pendant plusieurs décennies, les quilles en l’air ont surtout subsisté dans les souvenirs des habitants, les archives locales et les cartes postales anciennes.

Le village n’a pourtant pas laissé disparaître complètement cette partie de son identité.

Les quilles en l’air d’Équihen-Plage aujourd’hui : des maisons reconstruites

À Équihen-Plage, plusieurs habitations modernes ont été réalisées en reprenant la silhouette des anciennes barques retournées.

Il ne s’agit pas des maisons historiques miraculeusement préservées, mais de reconstructions inspirées de l’architecture traditionnelle des pêcheurs.

Leur forme caractéristique a été conservée, avec une coque renversée qui domine les murs et rappelle les bateaux d’autrefois. Leur intérieur, en revanche, est adapté aux exigences du confort moderne.

Ces hébergements ont redonné une place visible aux quilles en l’air dans le paysage local.

Quille en l'air sous la neige à Équihen-Plage, maison construite en forme de bateau retourné
Une quille en l’air à Équihen-Plage sous la neige. Crédit photo Joel.herbez (CC BY-SA 3.0).

Habitation moderne en forme de coque de bateau retournée à Équihen-Plage


Une quille en l’air contemporaine à Équihen-Plage. Crédit photo Bateloupreaut (CC BY-SA 4.0).

Plusieurs quilles en l’air réunies

Une autre photographie montre plusieurs de ces constructions dans le camping. Elle permet de mieux comprendre comment le principe architectural des anciennes maisons de pêcheurs a été repris pour les hébergements contemporains.

Plusieurs quilles en l'air à Équihen-Plage, maisons modernes inspirées de bateaux de pêche retournés
Plusieurs quilles en l’air réunies à Équihen-Plage. Ces hébergements modernes reprennent la forme des anciennes maisons de pêcheurs construites sous des bateaux retournés. Photographie : Wikimedia Commons (auteur et licence à compléter d’après la fiche du fichier).

D’autres photographies des quilles en l’air

Les photographies suivantes présentent ces habitations sous différents angles, dans leur environnement actuel.

Quille en l'air à Équihen-Plage, ancienne forme d'habitation inspirée d'un bateau retourné

Maison en forme de bateau renversé à Équihen-Plage, sur la Côte d'Opale

Quille en l'air d'Équihen, construction inspirée des habitations de pêcheurs

Maisons en coques de bateaux retournées à Équihen-Plage en France

Une quille en l'air à Équihen-Plage, maison inspirée d'une barque renversée

Habitation insolite en bateau retourné à Équihen-Plage

Peut-on dormir dans une quille en l’air à Équihen-Plage ?

Bonne nouvelle pour ceux qui aimeraient découvrir l’intérieur d’une maison en forme de bateau retourné sans adopter les conditions de vie des pêcheurs du XIXe siècle : il est aujourd’hui possible de séjourner dans une quille en l’air.

Le camping municipal La Falaise d’Équihen-Plage propose huit hébergements inspirés de ces anciennes habitations.

Selon les modèles, ils peuvent accueillir de deux à cinq personnes. Ils disposent d’équipements modernes, notamment d’un coin cuisine, d’un réfrigérateur, de sanitaires et du chauffage.

L’un des logements est également présenté comme adapté à l’accueil des personnes à mobilité réduite.

Ces constructions ne sont bien sûr pas les anciennes coques de pêcheurs mais elles en reprennent essentiellement la silhouette et l’esprit.

Informations pratiques pour séjourner dans une quille en l’air

Le camping La Falaise se trouve à Équihen-Plage, au sud de Boulogne-sur-Mer, dans le Pas-de-Calais.

En juillet et août, les locations sont proposées à la semaine, du samedi après-midi au samedi matin. En dehors de cette période, des séjours à la nuitée, au week-end ou à la semaine sont possibles selon les disponibilités.

Les modalités, les tarifs et les disponibilités peuvent évoluer d’une saison à l’autre. Mieux vaut donc consulter la page officielle des hébergements avant de préparer son séjour.

Équihen-Plage offre par ailleurs un cadre naturel remarquable, avec sa plage, ses dunes et les paysages de la Côte d’Opale.

Équihen-Plage et ses quilles en l’air en vidéo

Le reportage suivant de France 3 permet de découvrir le village et ses habitations insolites, entre souvenirs du passé et reconstructions actuelles.

Un exemple ancien d’architecture de récupération

Les quilles en l’air illustrent une pratique vieille de plusieurs générations : faire avec les matériaux disponibles, plutôt que les abandonner.

Le principe n’est finalement pas si éloigné d’autres réalisations contemporaines, comme ces maisons construites à partir de conteneurs maritimes, même si les motivations, les techniques et le confort sont bien différents.

L’idée de transformer un bateau en bâtiment ne se limite pas à Équihen. À Skopje, en Macédoine du Nord, d’immenses galions ont été construits au milieu du fleuve Vardar pour accueillir des établissements commerciaux. Contrairement aux anciennes quilles en l’air, ces bateaux n’ont jamais navigué : ce sont des constructions imitant des navires, dont certaines ont fini abandonnées.

À Équihen, ces bateaux retournés racontent avant tout une histoire de nécessité, de savoir-faire populaire et de lien avec la mer.

Et si les constructions d’origine ont presque toutes disparu, les cartes postales anciennes et les quilles en l’air modernes permettent encore de comprendre cette étonnante manière d’habiter.

Sources pour aller plus loin

Partager/Envoyer à une IA pour résumer :

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *