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Le Spacelander, vélo du futur des années 1950

Avec ses courbes de fusée, ses roues enchâssées dans une coque et son allure de véhicule imaginé pour circuler sur Mars, le Spacelander de Benjamin Bowden ressemble parfaitement au vélo du futur des années 1950. Pourtant, son histoire commence bien avant la conquête spatiale : dès 1946, le designer britannique présente à Londres un prototype encore plus ambitieux baptisé The Classic.

Le vélo commercialisé sous le nom de Spacelander n’arrive finalement qu’en 1960 aux États-Unis. Entre les deux, quatorze années de recherches, de refus industriels et de simplifications ont transformé un étonnant prototype doté d’une transmission par arbre et d’un projet d’assistance électrique en une bicyclette beaucoup plus conventionnelle… du moins sous sa carrosserie en fibre de verre. L’échec commercial sera sévère : seulement 522 exemplaires sont produits. Quelques décennies plus tard, certains se vendront pourtant plusieurs dizaines de milliers de dollars.

Spacelander de Benjamin Bowden, vélo futuriste produit en 1960
Un Spacelander dessiné par Benjamin Bowden et fabriqué en 1960. Le prototype dont il dérive avait été présenté dès 1946. Crédit photo Brooklyn Museum (CC BY 3.0).

À retenir

  • Benjamin Bowden imagine son vélo futuriste dès 1946 pour l’exposition Britain Can Make It au Victoria and Albert Museum de Londres.
  • Le premier prototype est baptisé The Classic, et non Spacelander.
  • Il possède un cadre profilé en alliage léger et une étonnante transmission par arbre plutôt que par chaîne.
  • Bowden envisage également une assistance électromécanique récupérant de l’énergie pour aider le cycliste, mais le dispositif exposé en 1946 semble avoir été en partie expérimental.
  • Le modèle simplifié prend le nom de Spacelander à la fin des années 1950, en pleine vogue de la conquête spatiale.
  • Il est produit en fibre de verre en 1960 par Bomard Industries dans le Michigan.
  • Vendu 89,50 dollars, le vélo connaît un échec commercial et seulement 522 exemplaires sont fabriqués.
  • Le Spacelander est ensuite devenu une icône du design : un exemplaire a été adjugé 35 000 dollars en 2013.

Un vélo futuriste né dans la Grande-Bretagne de 1946

Pour comprendre le Spacelander, il faut revenir dans une Grande-Bretagne qui sort à peine de la Seconde Guerre mondiale.

À l’automne 1946, le Victoria and Albert Museum de Londres accueille pendant quatorze semaines l’exposition Britain Can Make It. Organisée avec le Council of Industrial Design et soutenue par le gouvernement britannique, elle doit montrer qu’un pays encore marqué par les pénuries peut redevenir une puissance industrielle moderne.

Plus de 3 000 objets y sont exposés et près de 1,5 million de visiteurs parcourent les salles du musée.

Le contraste est saisissant : le rationnement continue, de nombreux produits restent difficiles à obtenir, mais les designers montrent déjà à quoi pourrait ressembler la vie de demain.

Chaque époque imagine ainsi son avenir avec les technologies qu’elle connaît. Bien avant Bowden, Albert Robida dessinait dès le XIXe siècle un futur rempli d’électricité, de visiophones et de transports improbables. En 1946, le futur possède plutôt des courbes aérodynamiques, de l’aluminium et des idées héritées de l’aéronautique.

C’est dans ce décor que Benjamin Bowden présente son « vélo du futur ».

The Classic : le premier vélo de Benjamin Bowden

Le vélo exposé en 1946 ne s’appelle pas encore Spacelander.

Bowden le baptise The Classic.

Le nom paraît presque sage face à la machine.

Benjamin Bowden vient de l’industrie automobile. Avant de s’intéresser aux bicyclettes, il a travaillé comme ingénieur et designer de carrosseries, notamment chez Humber, puis sur la sportive Healey Elliott.

Cela se voit immédiatement dans son vélo.

Au lieu du traditionnel assemblage de tubes formant deux triangles, Bowden imagine une grande structure enveloppante aux lignes continues. Les roues semblent partiellement absorbées par le cadre et la partie avant évoque davantage le nez d’un véhicule profilé qu’une bicyclette conventionnelle.

L’approche rappelle certains concept-cars aérodynamiques de l’après-guerre. Deux ans seulement après le Classic, la Panhard Dynavia de 1948 explorera elle aussi des formes très arrondies pour réduire la résistance à l’air.

Chez Bowden, cette silhouette n’est cependant pas qu’une décoration.

Le brevet de Bowden révèle un cadre radicalement différent

Benjamin Bowden dépose en Grande-Bretagne en septembre 1946 un brevet portant sur son nouveau cadre de bicyclette. Une demande américaine suit en 1948 et le brevet américain US 2,537,325 est accordé en janvier 1951.

Le document est particulièrement intéressant parce qu’il montre ce que Bowden voulait réellement fabriquer.

Le cadre doit être constitué de deux grandes pièces embouties ou moulées réunies suivant l’axe du vélo. Elles forment une structure creuse au lieu d’un assemblage classique de tubes.

Le brevet prévoit également une transmission par arbre : le mouvement des pédales entraîne un arbre longitudinal grâce à des engrenages coniques, puis la roue arrière.

La chaîne, élément emblématique du vélo, disparaît donc complètement.

Le cadre peut aussi renfermer un petit espace pour les outils et une cavité avant susceptible d’accueillir une batterie, une sonnette ou même une petite radio.

Brevet du vélo futuriste de Benjamin Bowden à l’origine du Spacelander


Dessins du brevet déposé par Benjamin Bowden pour son étonnant cadre de bicyclette, à l’origine du futur Spacelander. Source : brevet américain US2537325A.

Le Classic était-il déjà un vélo électrique ?

C’est l’un des aspects les plus étonnants de son histoire, mais aussi celui qui mérite le plus de prudence.

Bowden envisage pour son prototype un système combinant moyeu, dynamo et moteur. L’idée consiste à récupérer de l’énergie lorsque les conditions le permettent et à la restituer pour aider le cycliste dans une montée.

Sur le principe, cela ressemble presque à un ancêtre du vélo à assistance électrique avec récupération d’énergie.

Presque.

Un témoignage publié dès novembre 1946 dans la revue britannique Practical Mechanics invite à calmer un peu l’enthousiasme. Son auteur reproche à la presse d’avoir exagéré les possibilités de la machine et explique que, lors de sa visite de l’exposition, l’étonnant dispositif censé aider le cycliste en montée était représenté par un bloc factice plutôt que par un système opérationnel complet.

Autrement dit, le Classic de 1946 est bien un projet très avancé, mais il ne faut pas le présenter comme l’équivalent fonctionnel d’un VAE moderne.

La meilleure formulation serait plutôt :

Bowden avait imaginé un vélo à assistance électromécanique extrêmement précoce, mais une partie de la technologie présentée en 1946 relevait encore du prototype ou de l’intention.

Et rien que cela, en 1946, était déjà plutôt audacieux.

Un design trop compliqué pour les fabricants britanniques

Le public apprécie l’étrange bicyclette, mais les industriels se montrent beaucoup moins enthousiastes.

Le problème est simple : le vélo de Bowden réclame une manière de fabriquer les cadres très différente de celle utilisée par l’industrie cycliste.

Produire des pièces embouties de grande taille, les assembler, intégrer une transmission inhabituelle et développer des composants spécifiques impose de nouveaux outillages et donc beaucoup d’argent.

Dans une Grande-Bretagne d’après-guerre où l’objectif est justement de relancer rapidement la production et les exportations, le Classic est techniquement séduisant mais économiquement pénible.

Il ne passe donc pas en série.

Ce paradoxe correspond parfaitement à l’exposition Britain Can Make It : une manifestation conçue pour montrer tout ce que l’industrie britannique pourrait fabriquer présente l’un des objets dont elle ne veut finalement pas fabriquer un seul exemplaire en série.

De The Classic au Spacelander

Benjamin Bowden n’abandonne pourtant pas son vélo.

Après plusieurs tentatives pour trouver un industriel, il quitte la Grande-Bretagne, passe par le Canada puis poursuit sa carrière en Amérique du Nord.

À la fin des années 1950, le contexte a complètement changé.

Spoutnik a été lancé en 1957, les États-Unis et l’Union soviétique se disputent la conquête spatiale et les designers mettent des fusées jusque dans les grille-pain.

La bicyclette de Bowden possède soudain exactement le bon visage.

Le Classic est retravaillé et reçoit un nom beaucoup plus vendeur :

Spacelander.

Cette nouvelle appellation fait explicitement écho à l’enthousiasme pour la Space Age.

Le même imaginaire produit alors toutes sortes de véhicules extravagants. À Paris, le bus Cityrama de 1956 ressemble déjà à un autocar conçu pour visiter une autre planète. Aux États-Unis, l’esthétique devient encore plus radicale avec les fusées, verrières et ailerons des concept-cars.

Le Spacelander de 1960 est beaucoup plus simple que le prototype

Pour parvenir enfin à fabriquer le vélo, Bowden accepte plusieurs compromis majeurs.

La structure en aluminium imaginée à l’origine est remplacée par des éléments moulés en fibre de verre, matériau encore particulièrement moderne pour un produit de consommation.

La transmission révolutionnaire par arbre disparaît également.

Le Spacelander de série utilise une mécanique de bicyclette beaucoup plus classique, avec une transmission par chaîne et un fonctionnement à une seule vitesse.

C’est une distinction essentielle :

le Spacelander commercialisé en 1960 conserve surtout l’apparence futuriste du Classic de 1946, pas l’ensemble de ses innovations mécaniques.

Le résultat reste pourtant spectaculaire.

Sa grande coque enveloppe une partie des roues, le phare est incorporé à l’avant et les lignes du cadre ne ressemblent pratiquement à aucun autre vélo de l’époque.

Spacelander de Benjamin Bowden exposé au Brooklyn Museum
Un Spacelander de Benjamin Bowden exposé dans les collections de design du Brooklyn Museum. Crédit photo Kenneth C. Zirkel (CC BY 4.0).

Pourquoi le Spacelander ressemble-t-il autant à un véhicule spatial ?

Le Spacelander est souvent classé parmi les grandes créations du design biomorphique de l’après-guerre.

Ses surfaces ne suivent pratiquement aucune ligne droite.

Le cadre forme de grandes courbes continues tandis que ses ouvertures irrégulières ressemblent presque à des formes organiques. Le Brooklyn Museum parle d’ailleurs de lignes courbes et de vides évoquant des amibes, mélange entre le streamlining d’avant-guerre et les nouvelles formes organiques de l’après-guerre.

À la fin des années 1950, cette approche rejoint parfaitement le goût américain pour l’aéronautique et l’espace.

La Cadillac Cyclone de 1959 pousse le même imaginaire jusqu’à ressembler à une fusée sur quatre roues, avec verrière, ailerons et dispositifs électroniques expérimentaux.

Mais le Spacelander possède quelque chose d’encore plus étrange : sous ses dehors de véhicule extraterrestre, il reste essentiellement un vélo à pédales.

Pas de réacteur.

Pas d’ordinateur de bord.

Pas de voyage lunaire.

Seulement beaucoup de fibre de verre autour de deux roues.

En 1960, le vélo du futur arrive enfin dans les magasins

La fabrication est confiée à Bomard Industries, dans le Michigan.

Le Spacelander est commercialisé en 1960 en plusieurs couleurs, notamment rouge, blanc, bleu, vert et noir.

Il coûte 89,50 dollars.

Cette somme est élevée pour une bicyclette de l’époque, d’autant que l’engin est lourd et que sa construction en fibre de verre impose des contraintes auxquelles les magasins de cycles ne sont pas habitués.

Le vélo futuriste se retrouve donc confronté au problème assez classique des objets trop en avance ou simplement trop différents :

le public aime les regarder davantage qu’il n’aime sortir son portefeuille.

Vélo Spacelander de 1960 exposé au Carnegie Science Center


Un Spacelander de 1960 exposé au Carnegie Science Center de Pittsburgh. Crédit photo Photojunkie (domaine public).

Seulement 522 Spacelander produits

L’aventure industrielle tourne court.

Les institutions consacrées au design reprennent aujourd’hui le chiffre de 522 Spacelander fabriqués.

À l’échelle de l’industrie du vélo américaine, c’est presque une série confidentielle.

Le Spacelander échoue donc comme produit de grande consommation alors que son esthétique est précisément celle d’un objet censé annoncer le futur.

Il n’est d’ailleurs pas le seul véhicule des années 1950 à avoir eu beaucoup plus de succès dans les musées que dans les concessions. Le prototype Firebird III de General Motors poussait lui aussi très loin le mélange de fibre de verre, d’aéronautique et de technologies futuristes, sans être destiné à une véritable production de masse.

Le Spacelander avait au moins cet avantage : quelques centaines de personnes ont réellement pu repartir avec le futur dans leur garage.

Le vélo invendable devient une pièce de collection

L’histoire prend ensuite une revanche assez savoureuse.

Le vélo vendu trop cher à 89,50 dollars devient progressivement une icône du design industriel américain.

Les exemplaires d’origine sont rares, reconnaissables et recherchés.

En décembre 2003, la maison Wright a vendu un Spacelander rouge d’origine pour 14 160 dollars.

Dix ans plus tard, le 28 mars 2013, un autre exemplaire estimé entre 5 000 et 7 000 dollars chez Wright a atteint…

35 000 dollars.

Une belle progression pour un vélo dont l’industrie ne voulait pratiquement pas soixante ans plus tôt.

Copake Auction a également vendu un exemplaire blanc de 1960 pour 13 800 dollars en 2012.

Comme souvent avec les objets devenus cultes, la rareté a finalement accompli ce que le marketing de 1960 n’avait pas réussi à faire.

Attention : tous les Spacelander ne datent pas de 1960

Autre détail utile pour qui cherche aujourd’hui des photos ou un exemplaire à vendre : il existe des reproductions.

À partir des années 1980, John Howland et Michael Kaplan acquièrent les droits liés au nom Spacelander et produisent un petit nombre de rééditions ainsi que des pièces détachées.

Ces répliques peuvent elles-mêmes atteindre des sommes importantes.

Lors de la vente de la collection Pierre Lescure chez Artcurial en 2020, une réédition du Spacelander réalisée par Howland et Kaplan a par exemple été adjugée 4 160 euros.

Une annonce indiquant simplement « Bowden Spacelander » ne garantit donc pas qu’il s’agisse de l’un des 522 vélos produits en 1960.

Des Spacelander de toutes les couleurs

Le rouge est probablement la couleur la plus souvent associée au vélo, mais le Spacelander a existé dans plusieurs teintes.

La silhouette demeure immédiatement identifiable, quelle que soit la peinture : coque enveloppante, grandes ouvertures latérales, phare frontal et courbe continue allant presque du guidon à la roue arrière.

Plusieurs vélos Spacelander de Benjamin Bowden de différentes couleurs
Plusieurs Spacelander de différentes couleurs exposés à Bicycle Heaven, à Pittsburgh. Crédit photo Popscreenshot (CC BY-SA 4.0).

Pourquoi le Spacelander paraît-il encore futuriste aujourd’hui ?

Le plus étonnant est peut-être que le dessin de Benjamin Bowden n’a pas perdu son étrangeté.

Un vélo contemporain en carbone peut être beaucoup plus léger, plus rapide et infiniment plus sophistiqué, mais son architecture générale reste immédiatement reconnaissable comme celle d’une bicyclette.

Le Spacelander, lui, continue à donner l’impression d’être arrivé depuis une autre chronologie.

Son secret tient probablement à la manière dont Bowden a pensé l’objet.

Il n’a pas essayé de rendre légèrement plus jolie la traditionnelle bicyclette à tubes.

Il a repensé tout le cadre comme une carrosserie.

C’est exactement ce qui fait du Spacelander un remarquable objet de rétrofuturisme : il ne montre pas le futur tel qu’il sera, mais le futur tel qu’une génération rêvait qu’il soit.

En 1946, Bowden imaginait déjà un cadre creux, une transmission cachée et des équipements électriques intégrés. En 1960, une partie de cette technologie avait disparu, mais la silhouette était toujours là.

Et c’est finalement elle qui a gagné.

Le Spacelander n’a jamais révolutionné nos déplacements.

Il a fait quelque chose de beaucoup plus inattendu pour un échec industriel : il est entré dans les musées.

Sources pour aller plus loin

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