En Turquie, près de la ville de Mudurnu, des centaines de petits châteaux presque identiques s’alignent dans une vallée. Toits pointus, tourelles, façades grisâtres, rues désertes : Burj Al Babas ressemble à un décor de conte de fées dont tous les habitants auraient fui avant le générique.
Crédit photo EvrenKalinbacak.
Ce projet immobilier devait devenir un complexe de luxe composé de villas inspirées des châteaux européens. Mais la crise économique, les difficultés financières du promoteur et les ventes insuffisantes ont transformé ce rêve immobilier en ville fantôme de Turquie. Une sorte de Disneyland résidentiel abandonné, sans princesse, sans parade, et surtout sans acheteurs dans les tours.
Un village de 732 châteaux près de Mudurnu
Burj Al Babas se situe près de Mudurnu, dans la province de Bolu, au nord-ouest de la Turquie. Le projet prévoyait la construction de 732 villas de style château, destinées principalement à une clientèle aisée étrangère, notamment venue des pays du Golfe.
Chaque villa devait reprendre l’esthétique d’un petit château européen : tourelles, balcons, façades décoratives et silhouette de conte de fées. Mais le projet ne se limitait pas à vendre des maisons photogéniques. Les promoteurs voulaient aussi exploiter les sources d’eau chaude de la région pour chauffer les habitations et proposer des équipements de bien-être, avec jacuzzis, piscines intérieures et eaux présentées comme dotées de propriétés curatives. Le rêve immobilier cochait donc toutes les cases : château privé, eau thermale, luxe, détente… et probablement peignoir trop épais dans la brochure.
Le village de Burj Al Babas devait également accueillir un vaste centre commercial inspiré du Capitole, ainsi que de nombreux jardins, des étangs et des équipements de loisirs. L’ensemble devait fonctionner comme une station résidentielle haut de gamme, entre domaine thermal, parc de villas et décor de conte de fées standardisé.
Sur le papier, l’idée était simple : vendre un rêve de château privé dans une région thermale turque. Dans la réalité, le résultat ressemble plutôt à une armée de mini-forteresses abandonnées en attente d’un prince charmant solvable.
Crédit photo EvrenKalinbacak.
Pourquoi Burj Al Babas a été abandonné ?
Le projet a été lancé par le Sarot Group dans les années 2010, avec une construction généralement située autour de 2014. Mais les travaux ont rapidement été freinés par des problèmes financiers, des retards, des litiges et un marché moins favorable que prévu.
En 2018, le promoteur a rencontré de graves difficultés financières et a déposé le bilan. À ce moment-là, environ 587 villas auraient été partiellement construites, mais le projet n’était pas achevé. La construction visait 732 villas, un centre commercial et des installations de loisirs, avant que l’avenir du site ne devienne incertain après la faillite de Sarot Property Group.
Les causes citées varient selon les sources : chute des ventes, instabilité économique, retrait d’acheteurs ou d’investisseurs, endettement, litiges avec des entrepreneurs et opposition locale. Il y a également eu des tensions avec des habitants de Mudurnu, notamment autour de l’impact paysager, du patrimoine local et de questions environnementales.
Crédit photo EsinDeniz.
Un décor de conte de fées devenu dystopique
La force visuelle de Burj Al Babas vient de la répétition. Un château isolé pourrait presque sembler charmant. Des centaines de châteaux identiques, alignés les uns derrière les autres, produisent un effet beaucoup plus étrange : entre rêve immobilier, décor de parc à thème et cauchemar d’urbanisme cloné.
C’est précisément ce contraste qui a rendu le lieu viral. Les images de drone montrent une vallée remplie de villas inachevées, toutes semblables, comme si un royaume entier avait été imprimé en série avant que quelqu’un ne débranche la machine. L’expression “village Disney abandonné” revient souvent parce que les silhouettes évoquent les châteaux de contes, mais l’ambiance actuelle tient davantage du film post-apocalyptique que du séjour tout compris.
Dans l’univers des lieux abandonnés, Burj Al Babas rejoint ces endroits où l’architecture semble raconter l’échec d’un projet trop ambitieux. Par son côté artificiel, presque scénographié, il peut rappeler Consonno, le Las Vegas italien abandonné, autre décor pensé pour vendre du rêve avant de finir dans une ambiance nettement plus fantomatique.
Le rapprochement fonctionne aussi avec Yongma Land, le parc d’attraction abandonné de Corée, où l’imaginaire du loisir et de l’enfance prend une tournure mélancolique une fois les visiteurs partis. À Burj Al Babas, le château n’est plus un symbole de conte de fées : répété des centaines de fois, il devient presque un motif industriel.
Crédit photo EsinDeniz.
Peut-on visiter Burj Al Babas ?
La question revient souvent : peut-on visiter Burj Al Babas ? Le site attire les curieux, les photographes et les amateurs d’urbex, mais il ne s’agit pas d’un monument touristique officiel aménagé comme un parc de visite. Le site reste inachevé, dégradé, parfois surveillé ou difficile d’accès, et certaines explorations se font sans autorisation claire. Ce village abandonné n’est pas officiellement ouvert aux visiteurs, même si certains touristes ont réussi à l’explorer discrètement.
Le plus prudent est donc de ne pas présenter Burj Al Babas comme une attraction librement visitable. Si vous êtes dans la région de Mudurnu, mieux vaut se renseigner localement, respecter les interdictions éventuelles et éviter d’entrer dans des bâtiments inachevés. Un château abandonné, c’est photogénique ; une dalle de béton qui décide de discuter avec votre cheville, beaucoup moins.
Adresse / localisation : Burj Al Babas Villa, Büyükcami, Mudurnu, 14800, province de Bolu, Turquie.
Coordonnées GPS : 40°26’39.9”N, 31°12’16.5”E (40.444411, 31.204584).
Voici la position sur Google Maps, quasi à mi-chemin entre Ankara et Istanbul:
Crédit photo EsinDeniz.
Mudurnu, un contraste avec le patrimoine local
Le contraste entre Burj Al Babas et Mudurnu explique aussi une partie des critiques. Mudurnu est une ville historique du nord-ouest de la Turquie, connue pour son patrimoine ottoman, ses maisons traditionnelles et son paysage rural. Face à cela, les centaines de châteaux pseudo-européens de Burj Al Babas paraissent sorties d’un autre logiciel architectural.
Crédit photo Dosseman (CC BY-SA 4.0).
Ce décalage a nourri les oppositions locales. Le problème n’était pas seulement économique : il était aussi esthétique, patrimonial et environnemental. Un projet de luxe peut échouer sur ses comptes ; Burj Al Babas montre qu’il peut aussi échouer sur son dialogue avec le territoire.
Dans une logique plus “station fantôme”, Bokor, la ville abandonnée du Cambodge, offre un autre exemple de lieu touristique devenu décor presque irréel. Quant au château de Noisy, ou château Miranda, aujourd’hui rasé, il rappelle combien l’esthétique du conte de fées peut basculer, avec le temps, du romantique au spectral.
Crédit photo EsinDeniz.
Un symbole de rêve immobilier trop grand
Burj Al Babas n’est pas seulement une curiosité visuelle. C’est aussi une histoire de spéculation, de marketing immobilier, de rêve de luxe mondialisé et de chantier arrêté au mauvais moment. Les villas devaient incarner le prestige et l’exclusivité ; leur répétition inachevée raconte aujourd’hui l’inverse : un luxe produit en série, abandonné avant même d’avoir été habité.
Le site reste donc puissant en images, mais aussi en symbole. Il montre ce qui arrive quand un projet veut vendre du conte de fées au mètre carré sans écouter vraiment le paysage, l’économie et les habitants. Même Cendrillon aurait probablement demandé une étude de marché avant de signer.
Crédit photo EvrenKalinbacak.
Vidéo de Burj Al Babas
A l’inverse de ces endroits qui ont inspiré les films de Disney, voici une vidéo d’un lieu qui semble d’inspiration de la firme aux grandes oreilles, rêve trop grand, probablement voué à la disparition:
Sources pour aller plus loin
• The Guardian – Fate of castles in the air in Turkey’s ghost town
• The Guardian – What went wrong with the ghost town of Disney-style castles?
• Architectural Digest – Burj Al Babas ghost town of abandoned fairytale castles
• Türkiye Today – Burj Al Babas becomes dystopian ghost town








